Ainsi, donc, ces centaines de millions d’électeurs ne seraient que « poussière » selon le président battu Ahmadinejad. Ainsi, donc, son propre peuple n’existerait pas. Par son coup de force électoral, le pouvoir des mollahs décrète ainsi l’infaillibilité d’un régime théocratique définitivement supérieur aux choix rationnels des citoyens ; en interdisant les manifestations, censurant les médias, procédant à des arrestations arbitraires, coupant les moyens modernes de communication, il cherche le pourrissement avant l’affrontement.
Les dirigeants iraniens se trompent en croyant que la stabilité de leurs pays passe par l’affirmation de la dictature. Au contraire, le régime se fragilise d’autant plus que les iraniens ont été trompés : ils avaient pourtant fait montre d’un sens civique parmi les plus développés au monde en se rendant très massivement aux urnes (85 % de participation).
Barak Obama risque de faire une erreur à se contenter de renvoyer dos à dos MM. Moussavi et Ahmadinejad. Certes les réformateurs d’aujourd’hui, Moussavi en tête, sont les terroristes d’hier, ceux qui ont participé aux purges de la révolution (militants et militantes de la gauche démocratique, intellectuels, démocrates, laïcs et nationalistes) et aux répressions des révoltes étudiantes ; certes ils sont soutenus par le clan des Rafsandjani, ancien président de la République toujours à la tête d’une colossale fortune et dont l’image de corruption est un repoussoir pour bon nombre d’iraniens. Mais ce qui compte, c’est que les citoyens iraniens se sont, par millions, accrochés aux vertus du vote dans un pays qui n’est pas démocratique (tout le monde ne peut pas se présenter), ils ont poussé la logique électorale jusqu’au bout. C’est cet élan qu’il faut soutenir plutôt que de neutraliser les manifestants…
Le mouvement populaire iranien marque le début d’une nouvelle ère en Iran qui voit se peuple revendiquer la démocratie. Celui-ci a soif de changement et a choisi, après le scrutin du 12 juin, la voie exemplaire d’un soulèvement démocratique. La détermination du pouvoir fait désormais face à celle des iraniens unis par le nombre, le calme, la détermination... et le soutien de l’opinion publique internationale.
Dans cette affaire, on ne peut se contenter de prendre note des résultats et de demander au pouvoir d’être un peu plus gentil, comme s’il s’agissait de la bonne manière d’user du coup d’Etat. Il est hélas à craindre que la prudence du langage diplomatique fige la posture des démocraties occidentales face aux alliances solides que l’Iran actuel a nouées avec la Russie et la Chine en particulier. Il faut donc agir dans deux directions :
D’abord l’Europe doit vite franchir un palier : elle a demandé des explications, elle n’a eu qu’une fin de non recevoir. L’heure est donc venue de dire franchement aux dirigeants actuels que, si nous ne nous ingérerons pas dans leurs affaires intérieures, nous restons maîtres de nos relations extérieures. Elles seront positives si une nouvelle élection se déroule sous le regard neutre de l’ONU, quel que soit le résultat final. Elles seront négatives en cas de blocage du dialogue : mais l’Iran a-t-il intérêt à une longue déstabilisation, surtout quand il balaie ses frontières du regard : Irak, Afghanistan, Pakistan, Arabie Saoudite ... Où est son intérêt ?
C’est pourquoi il faut aussi, dans le monde, aider les relais de la démocratie iranienne en marche comme nous y appellent tant de voix : au-delà du respect de leur vote, qu’exigent tous les iraniens, ceux de l’intérieur comme ceux de l’extérieur, ce qui se passe en Iran peut changer la face du Monde et est porteur d’un avenir neuf. C’est de cet espoir dont nous aussi, citoyens désespérés par les chocs du monde, avons besoin. Nous avons envie que le peuple iranien aboutisse, réussisse ce changement. Les modalités lui appartiennent, le débouché devra très certainement être négocié, mais pour cela, il faut tenir. Cela dépend en grande partie du peuple iranien mais aussi du soutien de l’opinion internationale.
Exigeons la cessation des tirs meurtriers et les violences sur les manifestants, le droit des journalistes de rendre compte librement, la libération des manifestants arrêtés. Soyons aux côtés des Iraniens et mobilisons-nous pour empêcher le pouvoir de réprimer par la terreur et dans le sang. Ainsi, verrons-nous peut-être un jour l’Iran réussir sa vraie Révolution et accéder à la démocratie après se l’être fait confisquer dans les années 50 par la CIA (renversement de Mossadegh et retour du Shah) et en 1979 par les Mollahs (alors que le régime du Shah avait été renversé pour son autoritarisme et sa corruption par un peuple voulant, déjà, plus de liberté). Rêvons que le régime fossile se casse en poussière et que cette poussière de tous les âges fasse refleurir l’Iran.