En parler ou pas, j’ai longtemps hésité. Non pas parce que, comme beaucoup de nos responsables frileux, il serait plus prudent de se réfugier dans un mutisme protecteur, mais parce que le sujet paraissait, sans pour autant être insignifiant, d’une importance relative au regard de la détresse des centaines de milliers de salariés et de chômeurs qui subissent de plein fouet les conséquences dramatiques de la crise de l’économie libérale. Quand on n’est pas placé, au contraire d’un porte-parole d’un parti politique qui se doit d’aborder tous les problèmes qui lui sont posés, dans l’obligation d’avoir un avis public sur tout, il y a un certain plaisir à éviter volontairement les figures imposées par le tourbillon médiatique pour se consacrer au programme librement choisi. Les turpitudes d’ordre sexuel d’un ministre n’ont qu’un intérêt mesuré face à l’avenir de nos pôles industriels.
Et puis il y a ce malaise légitime à aborder la question politique en partant non pas de l’acte mais de la personnalité de ses acteurs. Accréditer le fait que l’intimité de la vie privée concerne l’action publique de l’homme politique ne constitue-t-il pas un danger qui pousserait, encore un peu plus, à confondre l’être avec l’agir, la séduction avec la conviction, le paraître avec la raison, l’image avec le sens ? Nous avons tous en tête les tristes exemples internationaux, de Clinton à Berlusconi, où le commentaire sur la vie sexuelle du chef de l’Etat supplante le débat sur son action. Ceux qui défendent encore l’idée de la transformation sociale comme principal objet de la politique ont tout à redouter de cette dérive individualiste nauséabonde.
Deux faits nouveaux sont venus surmonter cette réticence. Le premier nous touche particulièrement, politiquement et amicalement. En quelques jours, l’affaire « Mitterrand » est devenue l’affaire « Hamon » avec des déclarations d’une rare violence par des hommes sensés apporter leur contribution « réfléchie » au débat public. C’est par exemple BHL qui dénonce le « Père la Pudeur » de la « nouvelle brigade des moeurs » ou encore des ministres du Gouvernement qui évoquent le « porte-parole de Marine Le Pen ». Ces propos hargneux sont encore plus insupportables dans la bouche de camarades socialistes, dont la solitude politique n’a d’égal que le désir de vengeance, qu’il s’agisse d’un appel à la démission ou à la compassion, d’un faux ton maternel ou paternel c’est selon, pour demander l’indulgence du débutant. Parfaitement ignoble.
Le second élément est plus fondamental. La polémique à laquelle nous avons assisté ces derniers jours dépasse largement les clivages traditionnels. Elle traverse les positionnements du petit jeu politique classique pour devenir un véritable débat public au sens où chacun se saisit de la question pour construire sa propre réponse. Sur le lieu de travail, dans la sphère familiale, une véritable discussion, contradictoire, a eu lieu. Dans cette société médiatique où chaque sujet chasse l’autre aussi rapidement qu’il est apparu, rares sont ceux qui suscitent avec cette rapidité et cette ampleur la prise de position individuelle dépassant la simple moquerie ou la condamnation de principe.
Qu’a donc déclaré Benoît Hamon pour déclencher à ce point la flamme passionnelle conduisant de nombreux responsables à sortir du cadre raisonné du débat politique ? Quels fondamentaux a-t-il touchés pour s’attirer ainsi la foudre et l’ire d’une certaine classe dirigeante ? Quel interdit a-t-il transgressé pour susciter cette violence ? Il pose une simple question : la violation de règles (juridiques ou éthiques, ce qu’il faudra distinguer) dans sa vie personnelle est-elle compatible avec l’exercice des plus hautes responsabilités politiques, et ceci avec encore plus d’acuité quand son « mandat » ne procède pas du vote populaire mais d’une nomination ? Balayons tout d’abord quelques arguments qui révèlent la faiblesse et la petitesse de leurs auteurs.
Le « suivisme » du Front National. C’est à chaque fois la même musique. Lors du référendum pour le projet de traité constitutionnel pour l’Europe, les partisans du NON de gauche furent traînés dans la boue. Nous fûmes qualifiés alternativement de nationalistes, d’antieuropéens et même de xénophobes populistes au prétexte de défendre une position qui, avec des conséquences identiques dans les urnes, partait d’une analyse diamétralement opposée des problèmes de notre société et des solutions pour y remédier. Une infamie supplémentaire de la part de ceux qui préfèrent la simplification de l’anathème à la confrontation du débat démocratique construit.
L’amalgame pédophilie-homosexualité. Jamais aucun responsable socialiste, et heureusement car il ne serait pas digne d’être de nos rangs, n’a jamais proféré de tels propos. Le seul qui effectue l’amalgame, en le considérant comme un non-dit, est Frédéric Mitterrand lui-même lors de sa prestation au journal de TF1. Son attitude à cet égard est inqualifiable et remet en cause tout le combat contre l’homophobie qui est celui de tous les socialistes.
Par contre, il est vrai qu’il y a eu, dans ce débat, un amalgame. Celui entre tourisme sexuel et pédophilie. Et comment ne pas le faire ! La France, signataire de nombreux traités internationaux pour lutter contre toute forme de tourisme sexuel, n’a cessé de dénoncer, notamment dans les pays d’Asie du sud-est, la prostitution de jeunes enfants, parmi lesquels les boxeurs de 40 ans ne sont pas la majorité, pour satisfaire les désirs de riches occidentaux. C’est la forme la plus abjecte de l’asservissement d’un peuple par la domination capitaliste qui conduit la jeunesse d’un pays à la prostitution pour simplement survivre. On échange plus sa force de travail contre un salaire, on vend son corps ou le corps de ses enfants pour manger. Une dernière chose tout de même à propos du tourisme sexuel. J’entends ici et là qu’il s’agirait d’une forme de prostitution comme une autre. Certes, tout acte marchand consistant à obtenir un acte sexuel non désiré est bien sûr condamnable. Je n’arrive pourtant pas à mettre sur le même plan l’individu qui, pour son propre plaisir (mais existe-t-il vraiment ?) ou par désespérance, va avoir recours « aux services » (que cette expression est laide) d’une ou d’un prostitué(e) et celui qui va définir son projet de vacance, faire ses valises, acheter son billet d’avion, parcourir des milliers de kilomètres pour se rendre dans ces « boites » où l’on achète le corps de jeunes garçons ou filles (souvent mineurs quoi qu’on s’en défende). Il y a, dans ce dernier cas, la nécessité d’une construction temporelle, préparée sur le long terme, qui ne peut être une simple impulsivité et qui dénote un comportement emprunt d’une certaine perversité. Je vous invite à lire, à ce sujet, l’excellent article de Didier Destrade, fondateur d’Act Up, sur son blog à propos du chapitre 11 du livre de Frédéric Mitterrand.
Mais, revenons à la problématique posée par Benoît. Face à la pression exercée par nos propres amis, il s’est arrêté à la première phase du questionnement. Frédéric Mitterrand ayant affirmé que sa participation au tourisme sexuel ne concernait que des personnes majeures, notre porte-parole a pris acte de la non-violation de la loi et a déclaré la polémique close. Pourtant, l’interrogation reste entière : la violation d’une règle éthique est-elle compatible avec la fonction de ministre ?
Cette question est nouvelle. Sous le gouvernement de Lionel Jospin, tout ministre soupçonné d’irrégularité présentait sa démission pour ne pas porter de discrédit à l’action gouvernementale (on se rappelle de DSK dans l’affaire de la MNEF qui a pourtant débouché sur un non-lieu quelques mois plus tard). La gouvernance de Nicolas Sarkozy a mis fin à ce principe républicain. Brice Hortefeux, Ministre de l’Intérieur, fait des « blagues » racistes, rien ne se passe. Frédéric Mitterrand écrit qu’il a participé au tourisme sexuel, il est nommé Ministre de la Culture. Le Prince Jean souhaite diriger l’EPAD, la Droite souligne son génie par lignée héréditaire. « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît » nous disait déjà Audiard dans les Tontons Flingueurs. Avec Nicolas, « Tout devient possible ».
Ceci pourrait faire sourire si cette attitude n’était pas mortifère pour la République elle-même. Depuis la Révolution Française, la République se construit sur le choix démocratique du « gouvernement des meilleurs » en opposition au tirage au sort et à la transmission héréditaire. Il réside dans ce principe une sorte d’exemplarité de l’élu qui lui confère sa crédibilité. Il ne peut y avoir de rupture entre ce que le représentant du peuple lui demande de faire et ce qu’il fait lui-même. Il tire de l’accord entre sa conduite personnelle et son discours public, sa légitimité populaire : je m’applique à moi-même ce que je demande aux autres.
Sarkozy, en demandant à tous des efforts collectifs pour travailler plus mais en se rendant, le soir de son élection, au Fouquet’s parmi les plus fortunés, a délibérément transgressé cet adage. Il offre ainsi des failles dans le modèle républicain permettant à tous les partis populistes et anti-parlementaristes de s’engouffrer dans la brèche ainsi créée. A l’heure où nous traversons une grave crise économique, ce qui conduit souvent des replis identitaires et xénophobes, la Droite française joue ainsi avec des allumettes au milieu d’une raffinerie. Aussi, sauf à considérer que la participation au tourisme sexuel ne constitue pas une faute morale grave, j’estime qu’il était alors légitime de demander, comme Benoît l’a fait (sans vouloir prendre la parole à sa place), la démission de Frédéric Mitterrand.
La condamnation en illégitimité à laquelle nous avons assisté ces derniers jours ne peut que contribuer à élargir la fracture entre les électeurs et leurs représentants. C’est dans cet écart grandissant que l’abstention, au mieux, ou l’extrême-droite, au pire, se développe. Aussi, pourquoi, selon ces considérations, de nombreuses personnalités de gauche ont-elle réagi si violemment ?