En juillet 1994, avec une quinzaine d’amis, j’ai acheté une maison communautaire dans la Drôme. Nous nous y retrouvons très régulièrement, pour des vacances, des travaux, et aussi pour refaire le monde. On y a même installé une bibliothèque où trônent, côte à côte, le Capital de Marx et Instructions pour une prise d’armes d’Auguste Blanqui. Nos débats du soir sont souvent durs à l’égard du système. Il se trouve même que nous sommes quelques uns à avoir participé à de nombreuses manifestations altermondialistes. Je suis allé moi-même au Forum Social Mondial de Porto Alegre en 2004. J’ai aussi régulièrement dénoncé la politique d’immigration du gouvernement. Je me dois d’ajouter, pour être tout à fait complet, qu’il m’est arrivé de passer, et même de m’arrêter, à proximité d’une voie ferrée. Sur ces bases, dois-je être également mis en garde à vue puis en prison ?
L’ironie pourrait être de mise, mais voilà : en France, on a enfermé sans procès un individu depuis 6 mois sur la seule base de ses convictions supposées et de ses déplacements amoureux, de son mode de vie et de sa bibliothèque, de son engagement militant, etc. On n’a soudain plus du tout envie de rire ; et on n’a encore moins le droit de se taire.
Julien Coupat n’est certes (et hélas) pas la seule personne concernée par une détention provisoire alors qu’elle n’a été ni prise en flagrant délit d’actes délictueux, ni convaincue d’appartenir, sur la base de faits et d’éléments objectifs, à un réseau d’assassins. Mais il a ceci de particulier qu’il était, en France, un prisonnier politique.
Précisons : je ne sais pas s’il a été embastillé pour ses idées ; je ne les connais guère, sauf à considérer que l’Insurrection qui vient, dont il est soupçonné être l’auteur, constitue son socle idéologique. Auquel cas je ne le partage pas car je ne vois pas de perspective collective vers le bien commun (mais cela n’a absolument aucune importance à ce moment). Il est néanmoins manifeste que ses lectures sont à charge dans le dossier de l’instruction, puisqu’elles filtrent aisément parmi les arguments qui peinent à justifier l’appartenance supposée de Coupat à un vaste complot de conspirateurs. Comment ne pas prendre peur quand on sait que la démarche absolument inquisitoire qui est engagée a conduit à la saisie de livres de sa bibliothèque comme … pièces à convictions ! Quel est donc ce procès en sorcellerie ?
Il est tout à fait certain également que l’idéologie et la stratégie politiques de l’actuel président de la République ont permis son arrestation, sa mise en examen, son incarcération et le déni absolu de justice qui borde cette affaire depuis le début. Inutile de revenir sur tous les éléments juridiques invoqués par la défense pour demander la libération du détenu de Tarnac. Retenons simplement qu’entre la conférence de presse organisée par la ministre de l’intérieur le 11 novembre 2008 (alors même que la perquisition du repaire des 9 de Tarnac n’est pas achevée !) et aujourd’hui, rien – absolument rien – n’est venu étayer le début du commencement du soupçon de culpabilité portant sur l’intention terroriste putative de Julien Coupat et de ses amis. Alors quoi ? Il faut bien trouver des explications, puisque le gouvernement est infichu d’en donner une seule valable en Droit et en Raison. L’affaire Tarnac s’inscrit en réalité dans la logique propagandiste du gouvernement qui promeut par tous les moyens une société de la peur, du contrôle, de la répression et qui, à cette fin, donne volontiers une importance démesurée à tout ce qui sonne de près ou de loin comme une note de musique, parmi d’autres, de la vaste partition du terrorisme, même quand il n’en sait rien, même quand il n’en est rien. De cette utilisation du terrorisme à des fins de consolidation du pouvoir en place – pouvoir ô combien fragilisé par la violence économique d’un système dont il est à la fois maître d’oeuvre et maître d’ouvrage - il résulte une justice d’exception qui se déploie toute honte bue : un délit (supposé) d’intention (supposée) face à « l’intérêt supérieur de l’Etat »... et voilà comment on croupit en prison. Reste qu’en l’espèce, la qualification de terrorisme est au mieux ridicule, au pire scandaleuse. Quels morts ? Quelles intentions de tuer ? Non, nous ne sommes manifestement pas en face d’une bande de terroristes. Au pire, les jeunes de Tarnac devraient, peut-être, être concernés par une enquête de police normale dans le cadre d’investigations liées à des intentions de dégradations voire de vandalisme, sans qu’il soit d’ailleurs établi à cette heure que tout ou partie de la bande des 9 y ait partie liée d’une quelconque façon.
Pour tout soupçon : un livre. Cela se passe en France. Nous avons vu par le passé jusqu’où une telle folie sécuritaire antiterroriste pouvait conduire les Etats, même parés des vertus apparentes de la démocratie...