Parler de l’école est aujourd’hui une gageure.
Tout le monde a une opinion sur la question. Baisse de niveau, collège unique, formation des enseignants, politique d’orientation, école et petite enfance ... tous les sujets sont discutés et aucun ne fait consensus.
Il s’agit d’une question centrale qui touche à la République elle-même, à son histoire et réveille aussitôt nombre de passions.
Il s’agit d’une question qui fait peur aux politiques pour les raisons évoquées ci-dessus mais aussi parce que le temps politique (celui des mandats) n’a rien à voir avec le temps éducatif (celui d’une génération) et que le résultat d’un investissement éducatif, nécessairement coûteux, ne se fera sentir que longtemps après les renouvellements électoraux…
Il s’agit enfin, et surtout, de répondre à une question complexe : Quel citoyen, quel homme voulons-nous former ? Quelles missions assignons-nous à l’école ?
Autant de mauvaises raisons pour ne pas traiter les problèmes et se contenter de « gérer » une situation en veillant au respect des différents « équilibres » et « rapports de force » constatés…
À vouloir s’attaquer à une réforme de notre système éducatif, Il y a d’évidence, autant de mauvais coups à prendre que de félicitations à recevoir !
Et pourtant, la situation actuelle l’exige. Près de 20 % des élèves entrent en sixième sans maîtriser la lecture ! Les comparaisons internationales démontrent une dégradation lente mais continue des résultats des élèves français ! 150 000 jeunes sortent, chaque année, sans qualification aucune de notre système scolaire ! L’école agit de plus en plus comme une « machine à reproduction sociale », et a contrario de toute idée de démocratisation, légitime cette reproduction en l’assimilant à un pseudo « mérite scolaire ».
Néanmoins, toutes les enquêtes internationales convergent : nos bons élèves sont parmi les meilleurs et la France n’éprouve aucune difficulté à former une « élite » largement compétitive sur le plan international.
Ce qui nous distingue négativement, c’est la masse considérable des jeunes en échec et l’ampleur de celui-ci !
Ce sont ces jeunes-là qui tirent vers le bas nos résultats lors des évaluations internationales, ce sont évidemment les mêmes qui sortent sans aucune qualification, ce sont eux qui ne maîtrisent pas la lecture en sixième, et bien sûr leur origine sociale est des plus défavorisées… Le phénomène inquiétant de ces dernières années est que leur nombre augmente et… que leur niveau baisse encore ! Les enquêtes de la DEP montrent ainsi que 20% des élèves se situent en 2007 au niveau des 10 % les plus faibles en 1987 !
Toute réforme du système éducatif doit donc, prioritairement, prendre en considération ce problème des élèves en échec ! Plusieurs thèses s’affrontent quant aux moyens à mettre en œuvre. Certains sont partisans d’un « traitement spécifique », type « classes de niveau » qui permettrait à des enseignants spécialisés, devant des effectifs réduits, de résoudre le problème. D’autres sont partisans d’un enseignement commun sur toute la scolarité obligatoire, sans filière ou classe de niveau, et même… sans redoublement.
D’autres enfin, sont partisans d’un système intermédiaire, où la transition entre primaire et collège reste fortement marquée, en particulier par la spécialisation des enseignants mais avec un même collège pour tous.
C’est tout le débat du collège unique…
Il se trouve que ces trois options ont chacune des terrains d’application en Europe. La première (classes de niveau) correspond au système éducatif en cours en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique ou en Autriche.
La deuxième, qui correspond au projet d’école fondamentale imaginé par Langevin et Wallon en France au moment de la Libération, est en cours en Suède, au Danemark en Finlande ou en Norvège.
Le troisième (mixte) peut être étudié en France, en Grande-Bretagne, en Italie ou en Espagne… Les résultats des enquêtes internationales sont clairs : c’est, et de loin, le deuxième système qui donne les meilleurs résultats !
C’est dans les pays qui le pratiquent que le score des élèves les plus faibles est le meilleur ; et c’est dans ce système que l’impact des conditions socio-économiques est le mieux corrigé ! Encore convient-il de ne pas imaginer que ces résultats sont uniquement dus à une structure éducative différente…
Certes, tout étudiant en sciences de l’éducation pourrait trouver une logique à ces résultats : on sait depuis très longtemps — Platon l’affirmait déjà — que la stigmatisation et l’échec sont très contre-productifs en matière d’éducation. On peut ainsi penser que le « soutien scolaire » apporté, en sus des heures « normales », à des élèves en difficulté (parfois entre midi et deux) fera long feu. Le Royaume-Uni est d’ailleurs en train d’abandonner cette mesure alors que la France commence à la copier !
Mais, il serait illusoire de croire qu’il suffirait de changer de structure éducative pour améliorer les résultats ! Notre système souffre en effet d’autres problèmes : la faiblesse de l’effort budgétaire du pays pour le premier degré, des rythmes scolaires inadaptés — peu de journées de classes et par ailleurs beaucoup trop denses —, une formation des enseignants (initiale et continue) à revoir, un statut des enseignants à faire évoluer.
Quand on compare les efforts budgétaires des différents pays de l’OCDE en matière d’éducation, on est frappé par la singularité française. Notre pays dépense beaucoup plus d’argent par élève et par an au niveau lycée, beaucoup moins pour le primaire et l’université : un tableau comparatif avec la Finlande (moyenne de ce qui se fait dans les pays scandinaves) et la moyenne OCDE est éloquente.
| pré primaire | primaire | collège | lycée | |
|---|---|---|---|---|
| Finlande | 3453 | 4500 | 7192 | 5286 |
| France | 3982 | 4098 | 6320 | 7970 |
| Moyenne OCDE | 3823 | 4667 | 5571 | 6358 |
On peut constater que la France dépense nettement moins (près de 15 %) que la moyenne des pays de l’OCDE pour le premier degré. Cette dépense est pourtant essentielle. C’est à cet âge que l’on apprend à lire, c’est à cet âge que l’on apprend à aimer ou à détester l’école… Par peur d’apprendre à lire trop tôt à certains de leurs élèves, les Finlandais ont retardé d’un an l’apprentissage de la lecture. Nous continuons, en France, à apprendre la lecture dès 6 ans… Mais nombreux sont les jeunes enfants de milieu social défavorisé pour qui cet apprentissage est précoce, et les statistiques sont cruelles… Beaucoup des élèves en difficulté ont redoublé le CP ! La quasi-totalité des élèves qui ont redoublé le CP est vouée à l’échec scolaire !
On sait également que lors de l’apprentissage de la lecture, il est important que les effectifs soient allégés. Ce choix est quasi systématique dans les pays nordiques ; en France, on ne l’a pas fait.
Pire, lorsque sous l’impulsion de Luc Ferry, la décision fut prise, à titre expérimental, de constituer des groupes de 15 élèves maximum dans 1000 cours préparatoires de France, cette expérience fut un échec. Le nombre d’élèves n’avait en fait, rien changé aux méthodes d’apprentissage en cours, la plupart des enseignants continuant à s’adresser à un « collectif virtuel », faute d’avoir appris à mieux individualiser leur enseignement.
Ce qui renvoie à la formation des enseignants ! Il est anormal, anachronique et inquiétant de constater que beaucoup d’enseignants (à l’exception souvent notée des professeurs d’EPS) ne connaissent rien ou pas grand-chose aux théories de l’éducation, à la psychologie de l’enfant ou de l’adolescent ou aux grands débats pédagogiques en cours. Il ne s’agit pas de trancher entre les différentes doctrines ou méthodes, mais de faire en sorte que chaque enseignant en connaisse les enjeux et les contours ! Toutes les études montrent par ailleurs que les méthodes comptent moins que les enseignants et qu’il est vain de placer le débat à ce niveau ; mais l’enseignant doit être un professionnel de la transmission autant qu’un professionnel de la discipline !
On ne peut que s’inquiéter devant l’évolution actuelle : Mise en place d’un « compagnonnage » à bas prix de deux ans et formation… sur le tas !
Les enseignants ont besoin d’une formation solide que l’État doit assurer. Si l’IUFM ne répondait pas bien à la demande, leur disparition programmée aggrave la situation !
Le problème des rythmes scolaires doit également être abordé : nos élèves ont moins de journées de classe mais plus d’heures de cours que la plupart de leurs camarades européens.
Il est idiot de proposer six heures de cours (plus le soutien !) à des élèves de 6 à 10 ans ! Il vaudrait mieux davantage de journées… moins chargées. Tout le monde le sait mais… tout le monde s’en accommode ! Et le processus s’aggrave : en supprimant l’école le samedi et en généralisant de ce fait la semaine de 4 jours, le Ministère Darcos a dégradé encore une situation déjà préoccupante : Par rapport à tous les élèves scolarisés en primaire avant 1969, les élèves d’aujourd’hui disposent d’une année en moins durant le cycle élémentaire ! Et l’on se plaint du niveau en français alors qu’un élève durant sa scolarité « école-collège » aura bénéficié de 800 heures de français en moins qu’il y a 30 ans !
Parents, enseignants, élus, tout le monde est un peu complice dans cette affaire. Les seuls qui en pâtissent sont les enfants et plus particulièrement ceux qui ont le plus besoin de l’école !
Enfin, il faut aborder le problème du statut des enseignants : on ne peut indéfiniment clamer (à juste titre) que le projet éducatif doit être l’œuvre d’une équipe au sein de chaque établissement et garder un statut qui fait du métier d’enseignant l’équivalent d’une profession libérale ! Au nom de la sacro-sainte « liberté pédagogique » on voit trop souvent des enseignants refuser tout travail d’équipe, toute réflexion pédagogique globale et l’on voit bien les difficultés de l’institution à faire vivre au sein des établissements les conseils pédagogiques.
La grande revalorisation « Jospin » des années 1990, fut menée au bénéfice exclusif des lobbys enseignants et est malheureusement à l’origine de certaines de nos difficultés. Vingt ans plus tard, les avantages salariaux accordés sans contre partie ont été réduits à néant par l’inflation et la politique salariale de l’État. Le salaire d’un professeur débutant est comme en 1990 équivalent à 120% du SMIC.
L’heure est sans doute venue d’une nouvelle étape :
Il faut revaloriser les salaires de nos enseignants — 30 à 50 % moins bien payés que leurs homologues des pays scandinaves —, mais en rendant statutaire l’obligation d’effectuer en sus de leurs horaires, 30 à 50 % de présence en plus dans l’établissement ! Ainsi, une véritable formation continue, un véritable travail d’équipe pourrait être mis en place ! Cette condition est indispensable : car on ne pourra changer de structure éducative, que si les mentalités évoluent et si l’établissement dispose véritablement de marges de manœuvre et d’autonomie ! Il faut aussi créer un système éducatif commun à tous, avec les mêmes enseignants de la maternelle à la troisième.
Un effort substantiel doit être consenti pour le primaire ! On doit mettre en place de véritables systèmes de formation initiale et continue des enseignants, avec si possible un pré recrutement dès les premières années de fac — type « IPES ».
Les rythmes scolaires doivent être modifiés de façon volontariste afin de tenir compte, prioritairement, des besoins des enfants.
Enfin, il est indispensable de réformer le statut des enseignants, en accompagnant cette réforme d’une revalorisation de leur salaire — ces deux points sont inévitablement liés. Menées de façon concomitante, ces cinq pistes de réformes sont susceptibles d’améliorer enfin notre système éducatif… non pas pour que chacun réussisse — la réussite est toujours relative et le slogan est donc imbécile —, mais pour que chacun apprenne le maximum ; pour promouvoir au-delà des mots, une société de savoir plus égalitaire !
Ces conditions remplies, on pourra demander à l’État de fixer les objectifs, de garantir la valeur des diplômes (nationaux) mais de laisser aux établissements une saine liberté pédagogique… Après tout, les pays qui réussissent le mieux se distinguent également par le fait qu’ils ignorent les corps d’inspection… et on ne peut indéfiniment recruter des professeurs ayant un statut de cadre mais fonctionnant comme de simples agents d’exécution !